|

 Lariboisière-2009 huile sur toile,200x160cm
Ronan BARROT à Saint-Louis Ce n’est pas un hasard si la première exposition en Alsace de Ronan Barrot vient installer ses toiles non loin du fameux retable de Grünewald, dans l’Espace contemporain Fernet-Branca qui a par le passé accueilli l’une des figures tutélaires de l’artiste, Paul Rebeyrolle. Car s’il s’affirme comme l’un des représentants éminents de la jeune génération des peintres contemporains, Ronan Barrot n’en revendique pas moins l’héritage, sans ordre particulier, de Tintoret et de Baselitz, de Courbet comme de Picasso, d’Eugène Leroy aussi bien que de Cézanne, et de bien d’autres encore. Cette filiation n’est cependant pas l’objet d’un respect transi : de chacun de ces prédécesseurs, le peintre fait au contraire un compagnon immédiat enrôlé dans l’élaboration des divers éléments constituant l’œuvre, quitte à ce que cet apport se retrouve à terme enfoui sous d’autres couches picturales. Peut-être est-ce même là l’une des caractéristiques les plus manifestes de cette peinture vigoureuse, qui emprunte à tous les registres et n’hésite pas à raturer sa virtuosité vénitienne de moments vachards : dans ses grands formats en particulier, elle procède souvent par superposition d’espaces contradictoires ou opposés, où dessin et couleur semblent vouloir se contrarier comme pour déjouer l’image vers laquelle ils tendent. Le tableau final, en même temps qu’il est scellé d’une décision esthétique sans concession, s’offre alors simultanément en résultante de ces conflits dont l’artiste, défiant leur résolution, maintient la tension. Les scènes, les visions qui s’en dégagent sont elles-mêmes marquées d’une rageuse violence dont la nature est pourtant, à son tour, ambiguë. On ne peut jamais déterminer de quoi, au juste, il s’agit chez Ronan Barrot : meurtres , étreintes ou viols, fins ou débuts du monde, dénonciations de la barbarie ambiante ou méditations douloureuses sur les atrocités de l’Histoire ? C’est d’ailleurs ce balancement inquiet qui amène sans doute le peintre à traiter le même thème sur plusieurs toiles, chacune naissant en parallèle ou en succession de la précédente. Cette pratique se donne à voir de la manière la plus frappante dans la « série » (en est-ce une, ou une incessante réinvention ?) des crânes. Elle se rejoue de même sur de plus grands formats où, par exemple, dans plusieurs tableaux, des arbres semblables montent la garde sur des paysages tout à la fois tourmentés et sereins, tantôt nocturnes, tantôt frappés d’une lumière assourdissante. La grande richesse chromatique de la palette de Ronan Barrot – chez qui même les noirs vibrent sourdement des strates de couleurs qu’ils ont moins recouvertes que digérées, devenant par là presque des volumes – renforce encore l’équivoque générale. On y trouve ainsi parfois des turquoise, des rouges, des roses (que l’on songe, par exemple, à la toile intitulée « La main » qui titre le catalogue), dont la crudité, traitée en aplat sans pour autant refuser la coulure, vient bousculer la profondeur du champ, l’impétuosité du geste et l’épaisseur des matières. En une soixantaine de toiles, l’impressionnante exposition proposée par l’Espace contemporain Fernet-Branca offre un panorama à peu près entier de la production de Ronan Barrot. Elle permet d’apprécier aussi bien l’aisance avec laquelle il lâche sur de vastes toiles des compositions tourbillonnantes habitées d’êtres aux destinées indéchiffrables, que son traitement à la fois hiératique et emporté du paysage ; aussi bien la fougue avec laquelle il fouette ses portraits pourtant d’une étonnante ressemblance, que l’abrupte austérité formelle de ses « vanités ». Elle confirmera de façon éclatante, s’il en était besoin, que cette œuvre d’une rare intensité, enracinée jusqu’aux tréfonds de l’histoire de la peinture, participe d’un œil et d’une main à la sûreté incomparable au travail de rupture, de continuation, d’exaltation et de sape de la modernité – et compte parmi les plus essentielles de notre temps.
|